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Le Porteur

(Extraits) Malgré leur engagement pendant la Guerre d'Algérie,

certains protagonistes peuvent simplement avoir été aussi  des gens que les

rapports humains embrouillent.

 

 

Ils évoquaient parfois les "événements" mais de façon si vague…

Certains jeudis Bourbaki s’éclipsait sans commentaire. Consciente des risques, elle ne questionnait pas, finit quand même par noter la régularité de certaines absences, plus tard, elle n'expliquerait pas plus les siennes. Parfois cependant elle frôlait les bords de la parole, les dépassa une fois, quand cela s’approcha d’elle, en octobre cinquante-cinq : son cousin s’était fait déloger brutalement par les flics de la caserne de Richepanse où les soldats manifestaient contre Edgar Faure. La réponse du matheux toutefois resta professionnelle : des élèves déjà lui avaient parlé du 11 septembre à la gare de Lyon. Elle respecta son silence, mais pour son compte envisagea des contacts, pensa d’abord à Paul, pour après des mois d’atermoiements solitaires s’embarquer soudain dans la voie qui s’ouvrit simplement à elle un matin au détour d’un couloir […]

 Elle ne voyait pas bien à qui se confier ; le cloisonnement imposé par la situation faisait de Moreuil son seul contact et si son entourage connaissait ses opinions aucun ne serait imaginé qu’elle trimballait dans son auto des gens du FLN, qu’elle avait transformé le commerce de sa grand-mère en boîte à lettres ni que Bourbaki consacrait ses congés d’enseignant à porter des valises. […]

 Quand pour les vacances de Pâques 1958, il lui annonça devoir se rendre en Suisse, elle en déduisit assez pour doublement défaillir. D’abord, parce qu’il partait organiser des points de chute pour les déserteurs bien qu’il se contentât d’évoquer sa famille maternelle, et surtout que, de l’heure de son train au nom de son hôtel, il lui en dît trop : le pire, la vigilance qui se relâche, les gnons qui s'ensuivent. D’ailleurs, il avait gaffé : pourquoi l’hôtel s’il rejoignait de la famille demeurant près de Lausanne ? […]

 Tant que Bourbaki avait été là, ses angoisses ne s’étaient manifestées que par afflux, endiguées peu ou prou par la vision de ses mains intactes, par l'ordinaire de ses propos et par les paquets de copies rangées sur le bureau près du lit. Depuis qu’il roulait vers la Suisse plus rien ne pouvait la rassurer. Impuissante, elle assistait à l’ouverture de la valise dans un compartiment consterné où il assumerait haut et fort le contenu du bagage et sa destination, jusqu’à ce que sa dignité soit mise à mal par le coup de crosse qui le ferait taire. Les voyageurs retardés, satisfaits de la punition, en anticiperaient les suites avec délectation. […]

   Toute reproduction, même partielle, est soumise à l’autorisation de l’éditeur.

 

 

 




 
Le Porteur

a fait l’objet d’une lecture publique

par Claire Chérel

de la Compagnie Malomains

 

lors du salon l’autre LIVRE 2011

 

où l’éditeur tenait un stand